En accueillant les exilés, Barach dit à Fergus :
- Je t'ai préparé un festin de trois jours et je t'invite à en prendre ta part.
Fergus sentit son cœur se serrer et son front devenir cramoisi. D'une voix violente, il répondit :
- C'est un plan de traîtrise. Tu sais que, d'après mon vœu, je ne puis te refuser, et tu sais aussi que je suis engagé d'honneur à conduire sur l'heure au roi les fils d'Usna, dont je réponds sur ma vie.
- Je sais, répondit Barach; mais mon festin est fumant et je maintiens mon invitation.
- Que dois-je faire... s'écria Fergus en se tournant vers Naisi.
Ce fut Deirdre qui répondit
- C'est à toi de choisir, Fergus. Plus juste est de laisser ton festin que d'abandonner les fils d'Usna dont tu es le sauf-conduit.
Fergus pausa un instant pour réfléchir et ajouta :
- Point n'abandonnerai les fils d'Usna. Je leur donnerai pour sauvegarde, sur l'honneur, mes deux fils Illann et Buinn.
- Grand merci, gronda Naisi courroucé, de leur sauvegarde ! Nous avons l'habitude de nous défendre nous-mêmes !
Deirdre, ses frères, les fils de Fergus et le reste du clan se mirent en route avec lui, tandis que Fergus restait, consterné et plein de mauvais présages.
Deirdre essaya de les faire camper en attendant la fin du festin de Barach ; mais le roi avait dit qu'ils vinssent « sans le délai d'un repas », et ils ne voulaient ni l'irriter ni, surtout, paraître lâches.
L'heure d'après, Deirdre ralentit le pas, se coucha sur un monticule et s'endormit. Quand Naisi s'aperçut qu’elle lui manquait, il revint vers elle.
- Pourquoi t'attarder, ma princesse ? demanda-t-il.
- Je suis tombée de sommeil et j'ai rêvé une vision. De nos deux compagnons, Illann prenait notre parti, mais Buinn se tournait contre nous. Et je revis Illann sans tête ; et je revis Buinn indemne et sain et sauf.
- Pourquoi toujours ces vilains présages ? fit Naisî. Le roi est franc et tiendra sa parole.
Arrivés à une heure du palais, ils firent halte et Dëirdrée parla :
- O Naisi, au-dessus d'Emain, vois ce nuage couleur de sang. Crois-moi : viens te réfugier auprès du héros Cuchullain, jusqu'au retour de Fergus, car il y a dans l'air feintise et traîtrise.
Et Naisi de répondre :
- Je ne puis, mon aimée ; ce serait marquer de la peur et nous n'avons nulle peur.
Ils reprirent leur marche vers la demeure du roi. Et Deirdre dit encore :
- Naisi, voici le signe qui te fixera sur les intentions de Conchobar. S'il vous invite à sa table, vous serez saufs, car un irlandais n'a jamais fait de tort à un hôte. S'il vous envoie à la maison de la Branche Rouge, craignez tout.
Quand la grande porte du palais s'ouvrit, Conchobar dit aussitôt à ses intendants :
- Menez les fils d'Usna, qui sont les bienvenus, et tous leurs gens, à la maison de la Branche Rouge.
Deirdre, une fois de plus, les supplia de ne pas entrer.
- Jamais, dit Illann le fidèle, jamais nous n'avons montré de lâcheté. Nous ne commencerons pas aujourd'hui.
Les gens du clan s'attablèrent et firent honneur aux mets alléchants et aux boissons qui donnent l'oubli.
Deirdre et les fils d'Usna y touchèrent à peine. S'isolant, Deirdre et Naisi demandèrent un échiquier et se mirent à jouer.
En sa demeure, Conchobar pensait à Deirdre.
- Qui veut aller à la Branche Rouge pour me dire si Deirdre a conservé la beauté qui faisait d'elle la reine du monde ?
Lavarcame fit signe qu'elle était prête à y aller.
Elle aimait les fils d'Usna et sa chère Deirdre, quelle avait élevée. Elle les couvrit de caresses, au milieu de ses larmes. Et elle leur dit
- Enfants aimés, c'est une nuit de traîtrise qui se prépare. Le roi a résolu votre mort. Tâchez de résister jusqu'à l'arrivée de Fergus et de ses hommes.
Et elle partit toute pleurante. Ses larmes séchées, elle dit au roi :
- Bonnes et fâcheuses nouvelles je t'apporte. Les trois torches de valeur que sont les fils d'Usna te sont rendus et ils te vaudront le souverain pouvoir de toute l'Irlande. Quant à Deirdre, elle n'est plus ce quelle était : ses jeunes formes se sont évanouies et la royale splendeur de son visage.
Le roi écoutait, confiant et méfiant. Sa jalousie en son cœur montait et descendait comme marée en caverne de mer.
Soudain, il appela un des chevaliers, Trendorn.
- Sais-tu, lui dit-il, qui a tué ton père en combat singulier ?
- Oui, fit l'autre. C'est Naisi qui le tua.
- Va donc à la Branche Rouge et me mande nouvelles de Naisi et de Deirdre.
Trouvant les portes et les fenêtres fermées, Trendorn prit peur. Il allait tourner les talons quand il aperçut un oeil-de-boeuf laissé entrouvert. Il grimpa sur une échelle qui lui permit de voir la grand' salle, les guerriers faisant leurs apprêts, et Naisi avec Deirdre, tous deux penchés sur leur échiquier. Levant les yeux sur son partenaire pour l'inciter à jouer, Deirdre aperçut la face qui les épiait. Elle toucha le bras de Naisi qui soulevait un pion. Il suivit la direction de son regard et visant d'un oeil sûr, il lança la pièce et creva l'oeil de Trendorn.
Hurlant de douleur et de rage, le traître dit au roi
- Les fils d'Usna siègent à la Branche Rouge comme s'ils en étaient les rois. Quant à Deirdre, elle est toujours une reine de grâce et de beauté.
A ces paroles, la jalousie de Conchobar reflamba de plus belle et il prit toutes les mesures pour que les fils d'Usna ne puissent échapper à leur destin. Il donna l'ordre à ses mercenaires d'assaillir la maison de la Branche Rouge et de lui amener les fils d'Usna, morts ou vifs.
Les murs et les huis de cœur de chêne soutinrent vaillamment l'assaut. Alors les soldats entassèrent tout autour des ronces et des piles de bois, auxquelles ils mirent le feu. Bientôt les flammes s'élevèrent de toutes parts. Les fils d'Usna tinrent conseil. Buinn, le fils aîné de Fergus, s'avança et dit :
- C'est à moi qu'il appartient de repousser le premier assaut, car je suis ici votre garant en lieu et place de mon père.
On lui ouvrit les portes et avec un noyau d'hommes choisis, il fit une sortie, occis trois fois cinquante mercenaires et réussit à étouffer les flammes. Mais il ne revint pas. Le roi lui fit offrir secrètement sa faveur et un beau et bon domaine. Buinn accepta lâchement et trahit son père et ses amis. Il n'en fut point récompensé. A cette même heure, une maladie s'abattit sur le domaine et le frappa d'éternelle stérilité : c'est encore aujourd'hui la morne lande Fuad.
Apprenant ce méchef, le second fils, Luann, le cœur navré, se leva et dit :
- Fils d'Usna, je suis, de par mon père Fergus, votre second garant. Point ne vous trahirai. Tant qu'en ma main vivra cette vibrante claymore, je vous serai fidèle. A moi l'honneur de repousser le deuxième assaut.
Les mercenaires revenaient à l'assaut et, à coups de bélier, cherchaient à enfoncer la porte. Illann l'ouvrit toute grande et, avec ses fidèles, se jeta sur les assaillants qu'ils dispersèrent sous leurs coups. Il profita du répit pour dire où en étaient les choses à Naisi qui, pour tenir haut le courage de tous, continuait calmement sa partie d'échecs avec Deirdre.
Conchobar mettait à profit cet arrêt d'autre guise. Il appela son fils Fiéra et lui dit :
- Illann et toi naquîtes la même nuit. Il a les armes de son père ; prends les miennes, mon bouclier, mes deux lances et ma claymore à lame bleue. Va, et bats-toi en homme.
Tous firent cercle pour voir aux prises les deux fils de chef. Illann l'emporta et bien que Fiéra s'abritât derrière l'écu de son père, il allait être transpercé, quand le boucher poussa un gémissement auquel fit écho la voix de la mer. Le héros Conall l'entendit sur le seuil de son fortin. « Le roi est en danger ! » s'écria-t-il, et il bondit sur ses armes.
En un clin d'oeil il fut sur place, s'ouvrit un passage et croyant que c'était son roi qui pliait sous le lourd bouclier, il porta au fils de Fergus un coup mortel. Levant sur lui ses yeux hagards, Illann gémit :
- Est-ce toi, Conall ? Est-ce ton glaive qui frappe sans savoir qui, sans savoir que je me bats pour sauver les fils d'Usna de la traîtrise de Conchobar ?
Tournant sa douleur et sa rage sur l'autre qui sortait de dessous le bouclier, Conall lui fit au loin voler la tète. Puis, il s'éloigna à grands pas, silencieux et froncé.
Rassemblant ses dernières forces, le fidèle Illann jeta ses armes dans le fort de la Branche Rouge, lanca aux fils d'Usna un dernier appel à la rescousse et, glissant sur l'herbe verte, il sentit s'obscurcir en ses yeux la lumière et rendit l'esprit.
Le siège recommença aux approches de la nuit. Durant la première veille, Ardann contint les mercenaires par une heureuse contre-attaque. Durant la deuxième veille, Aïnli prit la garde et tint l'ennemi à distance. Durant la troisième veille, Naisi conduisit la sortie et fit des mercenaires un épouvantable massacre : ils gisaient serrés comme feuilles mortes après l'hiver dans une épaisse forêt.
Ils tombaient aussi, les fidèles de Naisi, et il se demanda s'il pourrait soutenir un dernier assaut.
- Monte, cria-t-il à Lavarcame, monte vite sur le dernier rempart, et vois à l'Est si tu n'aperçois pas Fergus et ses hommes.
Quand Lavarcame revint, elle était encore plus abattue : elle n'avait rien vu que l'herbe qui verdoye et les bestiaux paissant.
Lors Naisi tint avec ses frères un dernier conseil. Après quoi, ils firent un solide rempart de leurs hommes, de leurs épées et de leurs boucliers autour de Deirdre, et, sortant en une seule masse, ils foulèrent encore aux pieds trois cents mercenaires.
Doutant de venir jamais à bout des fils d'Usna, Conchobar manda le druide Cathbad, qui avait amitié pour Naisi et ses frères.
- Ces fils d'Usna sont des braves. Mon plaisir serait de les reprendre à mon service. Toi qui es aimé d'eux, va les trouver. Dis-leur de poser les armes, de se soumettre et je leur rendrai ma faveur et toutes les prérogatives de la Branche Rouge. J'engage ma parole de roi et ma foi de chevalier.
En toute confiance, Cathbad s'acquitta de sa mission. Les fils d'Usna accueillirent ces ouvertures avec joie, jetèrent bas leurs armes et allèrent rendre hommage ! Mais à peine furent-ils sans défense que le roi les fit saisir et enchaîner. Pour trouver un bourreau, il parcourut des yeux le cercle des soldats ; mais pas un Ulstérien n'accepta cet opprobre. Un étranger du nom de Mainy, dont les deux frères avaient été tués par Naisi en loyal combat, fit signe enfin qu'il était prêt à obéir.
Alors Ardann prit la parole :
- Comme étant le plus jeune, je demande à être égorgé le premier, afin de ne pas voir la mort de mes frères.
- Moi, je suis né avant Naisi, dit alors Aïnli, je demande à être frappé avant lui.
- Mon épée, dit alors Naisi, que m'a donnée le fils de Lir, a cette vertu de ne jamais laisser inachevé le coup quelle a une fois porté. Qu'elle nous frappe tous. les trois ensemble et nous mourrons au même moment.
Et Mainy fit sauter les trois têtes du même coup.
Quant à Deirdre, elle déchira ses cheveux d'or et poussa des cris de fureur et d'affolement. Puis, enfin calmée, elle resta comme égarée, et d'une lente mélopée chanta cette lamentation :
Les lions généreux ont fermé leur paupière
Et je reste seule à gémir.
Les torches de bravoure ont éteint leur lumière
Et dans leur nuit je veux mourir.
Ils étaient mon rempart contre les loups sauvages
Et contre l'homme plus méchant.
Parfois ils me dressaient un frais lit de feuillages,
Sur leurs boucliers me couchant.
Ils m'emportaient, ils me berçaient de leurs voix graves
Dans les ravins, sous les noyers.
Ils étaient beaux, ils étaient bons, ils étaient braves,
Et je rallumais leurs foyers.
L'épieu levé, quand ils abattaient les daims fauves,
Quand ils harponnaient les saumons,
Ils exultaient, si j'admirais de mes yeux mauves
Leur oeil sûr de jeunes faucons.
Par-dessus roi jaloux j'avais élu mon maître,
Mon preux, mon aimé, mon ami.
Avec lui que je perds, je m'en vais disparaître,
Deirdre, épouse de Naisi.
Que j'aimais cette vie indépendante et rude
Où chaque jour a son péril !
Où notre amour brûlant peuplait la solitude
De feux qui nous cachaient l'exil !
La traîtrise a dompté ta royale cavale,
Ta droiture dans les combats :
Je veux accompagner ton âme trop loyale,
Qui, sans moi, ne comprendrait pas.
Amis, creusez la fosse et plus large et plus creuse,
Pour nous quatre et non pour ces trois :
Deirdre y veut dormir toute sa mort, heureuse
Avec son époux et ses rois ! Quand elle eut achevé d'exhaler sa plainte, elle se laissa choir sur le corps de Naisi et tout aussitôt cessa de vivre. Ils dressèrent sur la tombe un grand cairn de pierres et gravèrent en hautes lettres ogham le nom de Deirdre et des trois fils d'Usna.»